ClarAP

Accurate Position

par Jean-François Foliez

 

Derrière la virtuosité d’un musicien se cache souvent un adversaire silencieux : la douleur.

Quand on pratique la clarinette à haut niveau depuis plus de 37 ans, on finit par connaître son instrument par cœur… mais on connaît aussi trop bien les maux qui l’accompagnent. Et pour cause : tout le poids de la clarinette repose sur le pouce droit. À la longue, ce déséquilibre crée de fortes tensions musculaires et des tendinites chroniques.

C’est le constat amer qu’a fait Jean-François Foliez, clarinettiste professionnel. Pour lui, il était temps de renverser la situation : ce n’est pas au corps de souffrir pour s’adapter à l’instrument, c’est à l’instrument de s’adapter à la morphologie du musicien.

Du premier prototype au défi technique

L’idée était née : concevoir un repose-pouce ergonomique, totalement ajustable et confortable. Mais sur le papier comme dans l’atelier, le défi matériel était de taille.

D’abord, parce que les clarinettes sont des instruments précieux, façonnés dans des bois nobles. Il était hors de question de percer de nouveaux trous dans le corps de l’instrument, d’y visser une attache définitive ou d’utiliser la moindre goutte de colle. Ensuite, parce qu’il fallait préserver l’acoustique : le dispositif devait limiter au maximum les points de contact pour éviter d’étouffer les vibrations naturelles du bois, un facteur crucial qui modifie le son.

L’idée est née d’une véritable démarche médico-ergonomique. Dès la genèse du projet, le musicien s’est entouré de Bérangère Playoust, kinésithérapeute spécialisée dans l’accompagnement des musiciens, qui a joué un rôle actif pour analyser ses tensions et repenser la posture globale du jeu, ainsi que de David Servais du Kaplab du CHU de Liège, qui a réalisé un travail remarquable en prenant l’empreinte exacte de son pouce et de sa position de jeu. À partir de là, ils ont créé un premier prototype en détournant une bague de lyre. L’initiative était brillante, mais la réalité du terrain l’a vite rattrapé : la pièce manquait de solidité, tournait sur elle-même et ne permettait pas un réglage assez précis. Le projet bloquait sur sa faisabilité technique.

La rencontre : Notre accompagnement sur mesure

C’est à ce moment clé de son projet qu’il a fait appel à nous. Dans le cadre de notre service d’accompagnement sur mesure, nous avons pris le temps de nous asseoir avec lui, d’écouter ses frustrations et de décortiquer ses contraintes. Notre mission ? Devenir le bras technique de son imagination.

Nous n’avons pas recommencé de zéro : nous avons importé le scan 3D de l’empreinte de son pouce dans Fusion 360 afin d’en faire le cœur du projet, puis nous avons développé toute l’ingénierie mécanique autour par itérations :

  • Dompter le mouvement sans percer le bois : Nous avons conçu un système innovant qui permet un réglage fluide en hauteur et de gauche à droite, tout en supprimant la rotation gênante du premier essai.
  • Sécuriser la position : Nous avons intégré un insert métallique et une vis de serrage sur la pièce elle-même. Une fois que le musicien trouve son réglage parfait et dédié à sa morphologie, un tour de vis suffit : plus rien ne bouge.
  • Protéger l’instrument : Pour fixer l’ensemble sans abîmer l’instrument et sans étouffer ses vibrations, nous avons modélisé et imprimé des élastiques sur mesure en TPU (un matériau souple et résistant). Le maintien est ferme, mais le bois reste intact et libre de vibrer.

Pourquoi cette innovation change tout pour les clarinettistes ?

Ce nouveau repose-pouce ne se contente pas d’éliminer la douleur : il transforme radicalement l’expérience de jeu en agissant sur tous les plans :

  • Une vraie révolution ergonomique : Fini le pouce qui subit passivement le poids de l’instrument en provoquant un déséquilibre dans tout le corps. Ici, le pouce travaille en préhension naturelle(comme pour saisir un verre d’eau), sollicitant tous ses muscles pour une répartition parfaite de l’équilibre.
  • Vélocité et liberté de mouvement : Avec une épaisseur minimale qui respecte la prise en main habituelle (presque aucune surépaisseur au-delà du diamètre du cylindre), la main droite reste ultra-mobile. Résultat : la vélocité des doigts des deux mains est significativement accrue.
  • Un son libéré et magnifié : Les points de contact réduits avec le bois empêchent d’étouffer les vibrations. Mieux encore : la prise en main facilitée induit une meilleure embouchure (la partie qui émet directement le son). Le son est instantanément plus riche et beaucoup plus facile d’émission.

De l’atelier à la scène : un test sans appel

Aujourd’hui, le pari est gagné ! Ce qui n’était qu’une idée est devenu un prototype robuste, fluide et ergonomique. La preuve par l’exemple: le musicien l’utilise désormais au quotidien lors de tous ses concerts et durant sa pratique journalière, pouvant aller jusqu’à 6 heures d’affilée, sans ressentir les douleurs d’autrefois.

L’histoire ne s’arrête pas là : si les musiciens l’adoptent comme nous le croyons, ce prototype est déjà pensé pour évoluer vers une production en injection plastique.

Crédits photographiques: © Jean-François Foliez par Florian Hamoline ; Loutil 2026